Ruby Montoya et Jessica Reznicek : leçon d’un écosabotage

by | Dec 15, 2019 | Stratégies | 0 comments

« Nous y sommes allés après avoir fait des recherches pendant quelques semaines seulement. Nous avons réussi à bloquer la construction pendant des semaines, simplement avec des incendies et des vannes percées. » – Jessica Reznicek

Histoire de l’écosabotage de l’oléoduc Dakota Access

Les écologistes ont suivi avec attention la manifestation de Standing Rock de 2016 contre l’oléoduc du Dakota Access (DAPL pour Dakota Acess PipeLine). Une autre approche a fait bien moins de bruit : l’écosabotage. Nous savons que les efforts suivants ont été menés contre la construction :

  • Juillet 2016 : Matériel de construction brûlé sur trois sites à New Sharon
  • Octobre 2016 : Matériel de construction brûlé à Reasnor
  • Novembre 2016 : Matériel de construction brûlé dans le Comté de Buena Vista
  • Mars et Avril 2017 : Trous découpés au niveau des vannes d’arrêt tout au long de l’oléoduc
  • Avril 2017 : Équipements lourds brulés
  • Mai 2017 : Tentative avortée de découper un trou dans l’oléoduc au niveau de la vanne d’arrêt, dans le Comté de Wapello

Le parcours de Ruby et Jessica

Ruby Montoya et Jessica Reznicek

Les responsables des premiers incendies ne sont pas connu.es, mais en juillet 2016, Ruby Montoya et Jessica Reznicek ont publiquement reconnu la série d’actions qui a débuté en novembre. Membres du mouvement Catholic Workers, dévouées à la non-violence, elles s’opposent au DAPL et à toutes les infrastructures pétrolières, qui incarnent et accélèrent la violence. Elles se radicalisent de manière habituelle. Elles épuisent d’abord la panoplie des tactiques tolérées par le système, précisément parce qu’elles sont inefficaces : elles assistent à des audiences, recueillent des signatures, participent à des rassemblements, à des boycotts et à des grèves de la faim. Lorsqu’elles passent à la désobéissance civile, elles ont eu vent du succès au Mississippi Stand, où des activistes accrochés aux machines ont bloqué les travaux de construction pendant des heures.

Cependant, elles savent qu’elles doivent obtenir plus de résultats. Elles décident donc de chercher un moyen de mettre les équipements non pas temporairement, mais définitivement hors d’usage. N’ayant aucune expérience du sabotage, elles optent pour l’incendie pour leur premières action. Elles brûlent alors six pièces de machinerie lourde en enflammant des chiffons imbibés d’un mélange à base d’essence et d’huile de moteur, le tout placé dans des thermos de café.

Elles décident ensuite de cibler les tuyaux déjà installés, l’entreprise serait ainsi forcée de les déterrer pour remplacer chaque section endommagée. Elles étudient comment percer l’acier, et choisissent d’utiliser un chalumeau à oxygène-acétylène pour trouer l’oléoduc au niveau des vannes d’arrêt (qui en sont la portion émergente du tuyau). Après avoir rassemblé les ressources nécessaires, elles perforent les vannes tout le long de l’oléoduc de mars à mai 2017, repassant à l’incendie lorsqu’elles n’ont plus de gaz en stock.

L’oléoduc sort de terre au niveau de la vanne

Au début de leur écosabotage, elles n’avaient aucune connaissance spécialisée. Elles ont toutefois mis au point une action réalisable en sept minutes, qu’elles ont appliqué site après site, souvent sans planification préalable. Jessica a considéré qu’une grande partie de leur travail était « bâclé », et elles précisent dans leur communiqué de presse :

“Dans nos circonstances particulières, nous avons appris que repérer le terrain limitait notre capacité à agir lorsqu’une fenêtre d’opportunité se présentait. Nous nous sommes donc déplacées avec nos chalumeaux et nos protections et nous avons trouvé de nombreux emplacements, ressentant l’ambiance de chaque situation et décidant d’opérer sur-le-champ, souvent en plein jour”

En mai, alors qu’elles tentaient un autre perçage, elles découvrent que du pétrole coule dans le tuyau, et mettent fin à leur campagne. L’oléoduc a commencé ses activités commerciales en juin.

Stratégie

Jessica et Ruby ont utilisé une stratégie d’attrition, dans l’espoir que leurs actions viennent à user le propriétaire de l’oléoduc, Energy Transfer Partners (ETP), et ses investisseurs, pour forcer l’abandon du projet. Dans une interview, Jessica a déclaré : « Nous devons retarder la construction, pas seulement de quelques jours, mais de plusieurs semaines voir plusieurs mois, pour fermer cet oléoduc et pousser les actionnaires à se retirer. »

Malheureusement, il est très difficile d’arrêter un projet industriel d’une telle ampleur par attrition. Dans leur communiqué de presse, Ruby et Jessica ont affirmé que « chaque action est une épine dans leur pied » — mais même des centaines d’épines ont peu de chance d’abattre un géant. La douzaine d’actes de sabotage et d’incendies connus ont causé environ six millions de dollars de dégâts. Cela représente 0,16 % du budget prévisionnel de 3,78 milliards de dollars du projet. À l’échelle du projet, c’est une erreur d’arrondie, qui sera dans tous les cas probablement remboursé par l’assurance. Quand elles s’attaquent à une infrastructure industrielle majeure, les épines se brisent et leurs porteurs s’épuisent bien avant de pouvoir remporter la victoire.

Efficacité matérielle

La stratégie d’attrition n’est pas parvenue à arrêter le DAPL, mais nous pouvons évaluer son succès de manière moins binaire, en mesurant la durée du retard des travaux.

En ce qui concerne les impacts matériels, l’écosabotage de Ruby et Jessica a été littéralement 1000 fois plus efficient que les campagnes à visage découvert

La campagne #NoDAPL, centrée sur Standing Rock, a interrompu les travaux pendant au moins deux, voire trois mois. Le mouvement était doté d’une telle visibilité qu’il avait réussi à faire pression sur le gouvernement Obama, et que celui-ci suspende temporairement la construction. Un mois après la reprise, permise par l’administration Trump, l’ETP avait foré sous le fleuve Missouri et prévoyait une mise en service le 22 mars. Ruby et Jessica ont commencé leurs actions à la mi-mars, l’oléoduc n’a pas été fonctionnel avant mi-mai et le démarrage commercial a été retardé jusqu’au 1er juin. L’affirmation de Jessica dans l’interview de Democracy Now semble crédible : « Nous avons bloqué la construction de l’oléoduc pendant plusieurs semaines, puis même plusieurs mois. »

En ce qui concerne les impacts matériels, l’écosabotage de Ruby et Jessica a été littéralement 1000 fois plus efficient que les campagnes à visage découvert. Alors que les actions de Standing Rock et de #NoDAPL mobilisaient au moins 15 000 mois-personnes (nombre de personnes multiplié par le nombre de mois) et ont utilisé 20 millions de dollars, le mouvement a paralysé les travaux 3 mois au plus. Ruby et Jessica de leur côté, avec un investissement total de moins de 10 mois-personnes et de quelques milliers de dollars (les kits de chalumeau oxyacétylène coûtent environ 400 dollars), ont retardé le processus de deux mois en employant une stratégie offensive et en attaquant par surprise.

À lire ensuite:
Arrêter de perdre nos luttes : De la guerre d'usure à l'échec en cascade

Retour sur investissement : barils de pétrole arrêtés par mois-personne et barils arrêtés par dollar

Qui Cible Tactique Barils bloqués Mois-personnes Barils bloqués / pm Argent Barils bloqués / $
Tourneurs de valve Oléoducs de sables bitumineux Désobéissance civile 0,77 million ~ 35 21 900 12 à 14 000 dollars 58
#NoDAPL DAPL Désobéissance civile 45 millions > 15 000 <3000 > 20 millions de dollars <2,25
Ruby & Jessica DAPL Écosabotage 30 millions 10 3 000 000 ~ 3000 $ 10 000

Jessica imagine : « si nous avions été deux, trois ou quatre fois plus nombreuses, nous aurions vraiment pu arrêter ce projet […] juste grâce à des actions comme les nôtres. » Une telle affirmation est impossible à vérifier ; avec l’oléoduc sur le point de rapporter des millions de dollars par mois en recettes d’exploitation, une sécurité supplémentaire pour tenter de contrer le sabotage aurait constitué une dépense mineure. Former un groupe d’action clandestine n’est pas non plus une mince affaire. Une planification et une exécution minutieuses sont nécessaires pour sélectionner, recruter et organiser des cellules compartimentées, tout en minimisant les risques.

Mais il est peut-être vrai que des activistes plus nombreux, ou avec des tactiques plus efficaces auraient pu arrêter le DAPL. Ruby et Jessica ont cessé leurs activités une fois qu’elles eurent découvert du pétrole dans l’oléoduc. Elles auraient pu décider que le risque de petits déversements localisés était raisonnable par rapport aux destructions et à la pollution que 500 000 barils de pétrole génèreraient, sans parler du fardeau atmosphérique que constituent 175 000 tonnes de CO2 additionnels émis chaque jour. Bien que l’utilisation de chalumeaux sur un oléoduc rempli de pétrole leur aurait littéralement explosé au visage, elles auraient sans doute pu employer une méthode différente, en se maintenant à une distance de sécurité. Dans ce cas, peut-être que des activistes supplémentaires les auraient rejointes. Ensemble, ils auraient éventuellement pu mettre l’oléoduc définitivement hors service, rejoignant ainsi les résistants du delta du Niger en tant que militants écologistes réellement efficaces.

C’est une belle vision. Ruby et Jessica se sont manifestées pour inciter d’autres groupes à passer à l’action ; notre scénario sera peut-être testé sur le DAPL ou sur d’autres oléoducs. Une poignée de personnes suffirait.

Culture de sécurité

Ruby, une nouvelle dans le monde de défense de l’environnement, a découvert que les militant.es mettaient fin à la conversation dès qu’elle commençait à imaginer des méthodes d’actions directes pouvant bloquer la construction. « On ne peut pas simplement arrêter la machine, la casser ? » Beaucoup de gens ont présumé qu’elle était flic ; Jessica a été avertie de ne pas travailler avec elle.

De fait, des policiers infiltrés ont ciblé le mouvement écologiste pendant des années. La prudence est nécessaire, certes, mais la réaction de peur instinctive à la moindre mention d’écosabotage tend à la paranoïa. La culture de sécurité est conçue pour augmenter les chances de succès. Il est certainement important de ne pas se faire arrêter pour être efficace… Mais il est tout aussi essentiel de discuter des tactiques qui pourraient réellement fonctionner.

La culture de sécurité est conçue pour augmenter les chances de succès. Il est certainement important de ne pas se faire arrêter pour être efficace… Mais il est tout aussi essentiel de discuter des tactiques qui pourraient réellement fonctionner.

La plupart des militant.es qui protestaient contre DAPL et qui participaient à des actions de désobéissance civile risquaient peu en débattant des moyens de mettre les machines ou l’oléoduc hors service. Ruby et Jessica, qui se sont livrées au sabotage, étaient celles qui prenaient le risque le plus important. La culture de sécurité de Ruby et ses camarades était inversée. Idéalement, Ruby n’aurait dû manifester aucun intérêt pour les tactiques clandestines, alors que celles et ceux qui se limitaient à une action à visage découvert auraient pu librement y réfléchir. Plus les personnes qui discutent et préconisent des actions clandestines sont nombreuses, plus les agents du statu quo ont des difficultés à déterminer quels sont celles et ceux qui pourraient effectivement passer à l’acte.

Par ailleurs, le processus de radicalisation progressif de Ruby et Jessica a accru leur vulnérabilité. En s’engageant dans une gamme complète d’actions à visage découvert, de la lettre aux grèves de la faim en passant par la désobéissance civile, elles ont révélé leur opposition déterminée à l’oléoduc. En conséquence, le 4 mai, la société de sécurité TigerSwan avait identifié Ruby et Jessica comme les suspects les plus probables du perçage des valves. Si le duo ne mettait pas fin à sa campagne volontairement peu de temps après, il est possible qu’elles aient finalement été arrêtées.

Idéalement, Ruby et Jessica auraient constaté l’échec des actions à visage découvert engagées par d’autres, avant de passer directement à une tactique clandestine. Les méthodes acceptées pour s’opposer à des projets industriels, y compris la désobéissance civile, nous plongent dans un dédale de choix contraints. Nos actions sont prévisibles et ne mènent qu’à des impasses, tandis que des caméras de surveillance suivent nos mouvements et capturent nos identités.

Avec le monde en crise, nous n’avons pas le temps que chaque militant.e clandestin.e potentiel.le explore la panoplie des choix autorisés, avant de s’en libérer et d’agir sans les contraintes du système. De plus, les militant.es clandestin.es minimisent les risques personnels en ne s’affichant jamais et en n’étant donc jamais identifiés.

Néanmoins, nous devrions célébrer l’aveu d’un ancien agent de TigerSwan : « Nous essayions de les suivre depuis longtemps. Elles nous échappaient. Ces filles ont réussi. »

Depuis la conférence de presse

Dans les semaines qui ont suivi leur déclaration publique, Jessica et Ruby ont donné de nombreuses interviews et conférences. Le FBI a effectué une descente à leur domicile au début d’août 2017, mais aucune accusation n’a été retenue contre elles. À la fin du mois de septembre, elles ont quitté Des Moines pour se cacher.

En août 2018, ETP a ajouté le duo à une action en justice engagée un an plus tôt contre Greenpeace, le Mississippi Stand et d’autres militant.es. Peu de temps après, Ruby et Jessica sont rentrées à Des Moines après une année apparemment difficile. En février 2019, un juge fédéral a rejeté « la théorie du complot 3 paranoïaque et ridicule fabriquée de toute pièce par l’ETP ». Ruby est ensuite retournée dans sa famille et a commencé à enseigner dans une école. Jessica a commencé à travailler avec l’équipe Meta Peace et a passé du temps dans un monastère.

En octobre 2019, les deux femmes ont été arrêtées et inculpées pour leurs actions d’écosabotage. Elles risquent chacune 110 ans de prison. Nous surveillons leur statut •

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Stop fossil fuels est une organisation visant à rechercher et diffuser des stratégies et des tactiques efficaces pour arrêter l’utilisation d’énergies fossiles le plus rapidement possible. Le présent article en entièrement ou partiellement repris de l’article original, disponible en anglais sur www.stopfossilfuels.org
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