Moira Millán : une guerrière Mapuche au service du vivant

by | Jan 18, 2021 | Inspirations | 0 comments

Cette article fait partie d’une série (sans ordre particulier) :
Moira Millán : une guerrière Mapuche au service du vivant
Le « Buen Vivir » : cette alternative portée par des femmes indigènes
Renouer un lien sacré avec la nature : leçons des peuples autochtones

Militante pour les droits du peuple mapuche, « weychafe » (guerrière), et écrivaine, Moira est aussi mère et sœur dans la lutte pour la protection de son territoire. Nous avons eu la chance de rencontrer sa fille, Violeta, qui nous raconte son parcours avec amour et fierté.

Moira Millán est née en Patagonie à El Maitén en 1970. Ses parents déménagent en périphérie de Buenos Aires deux ans plus tard, et Moira grandit dans une « villa miseria », un quartier très pauvre, dans un contexte de dictature militaire et en suivant une éducation évangéliste. 

Identité et retour à la terre. 

«A cette époque, le racisme en Argentine était si violent que les origines indigènes étaient cachées et inconnues des descendants”, explique Violeta. Moira entame un processus de récupération d’identité, retourne en Patagonie où une partie de sa famille mapuche a vécu dans la province de Chubut, et se plonge dans la connaissance d’une culture et d’une identité qui lui avaient été cachées jusqu’alors. En 1992, elle et son frère créent l’Organisation de Communautés Mapuche y Tehuelche 11 de Octubre, qui oeuvrera pour la revendication de la récupération de territoires accaparés par l’Etat et les multinationales (Benetton, Meridian Gold et d’autres) dans la région Sud de Chubut.

C’est à ce moment-là que Moira sent un lien spirituel à la terre de Pillán Mahuiza. “Ma mère a fait un rêve qui l’a suivie pendant longtemps sur un endroit qu’elle ne connaissait pas. Un jour, nous sommes allés nous promener avec des amis à 10 km de Corcovado et là, ma mère a reconnu la maison et le champ dont elle rêvait depuis longtemps. Elle est allée discuter avec  une vieille femme très sage d’une communauté mapuche locale et lui a demandé quel était le sens du rêve sur cet endroit, et cette femme lui a dit qu’elle devait y organiser une cérémonie. Ma mère a enquêté sur l’histoire du lieu, où vivaient 30 familles mapuches qui ont été violemment expulsées en 1939 par un propriétaire terrien, puis ces terres ont été remises à la police jusqu’à leur abandon.” Comme l’explique Moira dans plusieurs interventions, pour les Mapuches, le premier lien avec la terre est avant tout spirituel. 

C’est comme ça que Moira, alors âgée de 29 ans, mère de trois jeunes enfants, est arrivée sur ce territoire le 24 décembre 1999. D’abord accompagnée de sa famille, d’amis, et de militants, elle a ensuite dû vivre une longue période seule avec ses filles. “Ma mère se souvient toujours que ces années ont été marquées par beaucoup de harcèlement, de menaces, de pauvreté et de solitude. Nous avons appris à vivre sans lumière, sans gaz et sans eau courante. Elle passait des nuits entières éveillée de peur que nous soyons expulsées à l’aube”.

Moira réussit à récupérer ce territoire ancestralement mapuche, le Lof de Pillan Mahuiza, qui veut dire “la montagne sacrée” en mapudungun, un territoire richissime de la nature, dans la cordillère andine, à la frontière avec le Chili, là où  passe le fleuve Carreleufú, plus tard menacé par la construction d’un barrage. 

Violeta se souvient de ces années d’occupation à vivre dans un commissariat abandonné par la police militaire, qui leur servait de refuge. « L’endroit était glauque, nous savions que des choses terribles s’y étaient passées. Mais ma mère nous a toujours protégées, elle inventait de nombreuses histoires chaque soir, celle que je préférais était celle des 4 filles courageuses qui vivaient à la campagne et qui avaient des pouvoirs spéciaux pour combattre le mal » nous confie Violeta. 

À lire ensuite:
Renouer un lien sacré avec la nature : leçons des peuples autochtones

Lutte et résistance contre l’Etat développementaliste et les sociétés extractivistes. 

Pendant plusieurs années, le collectif se mobilise contre le projet de barrage, aujourd’hui abandonné. Mais en 2002, une nouvelle société extractiviste veut convoiter les territoires pour exploiter les minerais de la région de Chubut. Ce méga-projet minier prétendait exploiter la montagne aurifère au coeur du Lof Pillan Mahuiza, qui a donné ce nom au territoire de “montagne sacrée”.  

En réponse à cette menace, le mouvement “No a la Mina” réussit à rassembler la population, malgré le fait qu’Esquel est l’une des villes les plus pauvres d’Argentine et que l’entreprise promettait de créer des emplois dans la région. Une grande partie des communautés Mapuche et non-Mapuche se sont unies et ont réussi à chasser cette entreprise extractiviste. 

Racisme et violences d’Etat 

En 2009, une violente répression de l’Etat s’en prend aux habitants du Corcovado, la commune la plus proche du Lof Pillan Mahuiza. Sous prétexte de la recherche d’un évadé de prison qui se cacherait dans la ville de Corcovado, les forces du G.E.O.F. (les forces spéciales du gouvernement fédéral) interviennent, bouclent les accès, coupent les communications radios, forment un état de siège pendant 7 jours et s’attaquent à tous les habitants, en commettant des agressions sexuelles, des enlèvements et des actes de torture. Quand Moira Millán tente de saisir les tribunaux et de dénoncer les exactions, elle se fait violemment menacer. Un homme est envoyé chez elle et la menace de mort si elle ne quitte pas la province de Chubut sur le champ. « Ma mère évidemment est terrorisée, elle n’en parle à personne. Elle prend ses deux petites filles et elles partent dans le premier bus pour Buenos Aires. » Là-bas, elles y restent 1 an.

Retour et création du Mouvement des Femmes Indigènes pour le Buen Vivir. 

Moira Millán sent l’éloignement de sa terre et de ses proches. Elle décide de rentrer chez elle. A son retour, Moira écrit un scénario de film documentaire, “Pupila de Mujer : Mirada de la Tierra” [en espagnol], et gagne un prix du cinéma INCA. 

C’est alors qu’elle entreprend un voyage à travers l’Argentine, où elle va à la rencontre de femmes engagées et organisées pour défendre les droits de leurs communautés. Elle sait que la lutte d’un peuple ne peut être entendue que si les revendications sont unies, et elle sait que les femmes doivent s’organiser entre elles, car dans cette lutte, comme dans la société, la violence sexiste s’ajoute à la violence raciste et coloniale. De là, et en amont de l’organisation d’une marche collective sur la capitale, Moira fonde le Mouvement des Femmes pour le Buen Vivir (lien vers article).

Aujourd’hui ce mouvement anti-patriarcal, anti-colonial, écologiste, anti-raciste et anti-spéciste, rassemble des soeurs militantes qui se battent toujours pour la fin des violences et discriminations envers les peuples indigènes, et notamment les femmes et petites filles, premières victimes d’agressions sexuelles et physiques en Argentine.

“Chaque jour et chaque minute, l’une d’entre nous enterre son fils victime de l’alcool, des drogues ou de la faim. La peine ne sert à rien, rien ne sert de pleurer, si nous n’essayons pas de transformer ces larmes en rage puissante et digne, la rage qui nous mène à dire ça suffit, et à proposer des alternatives. Bien sûr que nous y arriverons, ma soeur, nous avons pour nous la sagesse de nos aînés, la mémoire des ancêtres, la force de notre terre, la profondeur de notre spiritualité, le chant des rivières, l’étreinte des montagnes, le parfum de la forêt, le vent des collines : toutes ces forces complices seront des armes aiguisées pour vaincre la mort et construire la vie.” (Extrait traduit du Manifeste de convocation à la Marche des Femmes des Peuples Originaires d’Argentine en 2015) 

Eva Laure 

Remerciements à Violeta Pérez

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